« Avec moi, les casseurs des Champs-Élysées auraient eu double peine »



Interview pour Ouest France

Quel regard portez-vous sur le mouvement des gilets jaunes ?

Cela couvait depuis des mois. Ce mouvement a démarré aussi dans ma région, en Seine-et-Marne, où vivent deux de ses figures, Eric Drouet et Priscilla Ludosky. La Seine-et-Marne est le premier désert médical de France. Les fractures territoriales commencent en Ile-de-France, où 2 millions de personnes - sur les 12 que compte la région - vivent dans des territoires ruraux. Il y a un vrai sentiment de relégation quand on vit à 50 km de Paris, sans transports en commun, sans services publics… J’ai été élue pour répondre à ces problèmes en 2015, par les habitants de la banlieue, pour rééquilibrer les choses par rapport à Paris. Je m’y emploie depuis 3 ans.

Qu’attendez-vous du Grand débat ?

Une inflexion claire dans la ligne politique d’Emmanuel Macron. Sinon il n’aura servi à rien et pire cela créera de la frustration. Depuis 6 mois, le gouvernement est sur pause. «On promène le chien » là, et on le promène jusqu’aux européennes ! Il est temps de conclure, et par une série de décisions fortes.

Ce ne sera pas le cas ? Vous avez l’air d’en douter.

Oui, parce que c’est parti dans tous les sens. Quel rapport entre la réinstauration de l’ISF, la création d’une tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu ou l’idée de le faire payer à tout le monde ? On a assisté à un concours Lépine des propositions fiscales de la part des ministres, esquivant soigneusement le nœud du problème : où va-t-on baisser les dépenses ? J’y vois un gouvernement du « en même temps » qui veut faire plaisir à tout le monde, alors que gouverner ce n’est pas cela. C’est prendre un certain nombre de décisions courageuses.

Dans quels domaines ?

La restauration de l’autorité de l’État, la baisse des dépenses publiques et des impôts, la recherche d’une nouvelle cohésion nationale en décentralisant dans les territoires… En commençant par prendre des mesures fortes en matière de justice pour stopper le laxisme. Nous avons assisté à un déferlement de violence inouï, avec des cagoules noires déguisées en gilets jaunes et des dizaines de lycées qui ont fait l’objet d’attaques et d’incendies en décembre.

Des dizaines ?

Oui, rien qu’en Ile-de-France, 80 lycées ont été attaqués, avec des incendies à chaque fois, les assaillants cherchant à faire des vidéos à poster sur internet. On a eu des feux de poubelles, des voitures brûlées contre les grilles, des enseignants arrosés à l’essence. On a frôlé le drame.

Que faut-il faire ?

Un plan d’urgence contre les violences en milieu scolaire, avec des sanctions d’application immédiate pour les élèves violents. En attendant, j’ai été obligée de créer des équipes mobiles de sécurité, trois brigades de cinq personnes formées à la sécurité et à la médiation en milieu scolaire, que j’enverrai dans les lycées en crise. J’ai eu à gérer 15 actes très graves depuis la rentrée, avec des intrusions de bandes armées. Je demande au gouvernement de réinstaurer le policier référent dans les établissements qui le souhaitent. Nicolas Sarkozy avait lancé cette mesure en 2010, François Hollande l’a supprimée en 2012. Pourtant, elle était efficace.

Vous dressez un tableau bien sombre…

La situation des banlieues a été masquée par les exactions des émeutiers des derniers week-ends, et elle est réellement inquiétante. J’ai dit à plusieurs reprises que les banlieues étaient une bombe à retardement, mais je pense qu’il est tout à fait possible de déminer le problème.

Comment ?

J’en veux beaucoup à Emmanuel Macron d’avoir suscité de l’espoir avec le plan Borloo et de l’avoir enterré sans ménagement. J’ai 270 quartiers sensibles dans ma région, et j’ai développé mon propre plan banlieues. Il faut démolir les grands ensembles et reconstruire des quartiers entiers avec une stratégie de peuplement. J’ai instauré un plafond anti-ghetto de 30 % maximum de logements sociaux dans les 100 nouveaux quartiers, dont je finance la construction. L’objectif est que l’ascenseur social fonctionne à nouveau. On y arrivera en combinant mixité - avec le retour des classes moyennes - , réussite - d’où l’importance de l’école - et autorité. Comme au Danemark.

Sur l’autorité, que proposez-vous ?

Les lois de la République doivent être observées partout, alors que c’est là où la délinquance est la plus forte que les sanctions pénales sont les moins appliquées. Je propose que les peines soient doublées dans les territoires où la délinquance est supérieure de 50 % à la moyenne nationale. Cela fait polémique, mais ça s’appliquerait parfaitement aux centres-villes pris pour cible par les émeutiers. Les casseurs des Champs Élysée auraient double peine. Cela mettrait un vrai coup d’arrêt à la violence et sécuriserait les habitants de tous les quartiers concernés. Rendez-vous compte qu’un quart des peines prononcées depuis le début du mouvement seulement ont été exécutées. Il faut dire stop à l’impunité !

Ces violences sur les Champs Élysée font fuir les touristes ?

Pour l’instant, l’impact est contenu. Les réservations sur les lignes aériennes sont en recul de 6 % pour le printemps, mais l’enjeu est fondamental. L’Ile-de-France a 700 000 chômeurs, 20 % de chômage des jeunes, et le secteur du tourisme représente 400 000 emplois. Paris, Versailles, Disneyland, l’Ile-de-France est la première région touristique européenne et la porte d’entrée des touristes qui se rendent en régions. Je développe des partenariats touristiques inter-régionaux . C’est un vivier d’emplois et un potentiel énorme, qui avait été sous-exploité par mon prédécesseur.

Où en êtes-vous en la matière ?

J’ai été élue au lendemain de la tragédie du Bataclan, en 2015. L’année qui a suivi, nous avons perdu 1 million de touristes, 30 000 emplois et un milliard de recettes. J’ai pris les choses à bras-le-corps, et nous avons relancé le secteur. Nous avons battu tous les records en accueillant 2 millions de touristes supplémentaires en 2017, et encore 2 millions de plus en 2018, malgré la grève de la SNCF et les gilets jaunes. Et on va continuer. Mais il est urgent que les violences cessent. Et que le gouvernement ramène le calme.

Vous avez monté une opération originale à destination des touristes chinois…

Les Chinois sont tenus de ramener des cadeaux pour toute leur famille quand ils voyagent, c’est la tradition. Ils dépensent énormément, ce qui les conduit à emporter beaucoup d’argent liquide. Pour garantir leur sécurité, nous incitons les commerçants à s’équiper de badgeuses qui leur permettront de payer par smartphone. Nous avons commencé par les grands magasins, nous poursuivons avec les commerces des quartiers touristiques de Paris, mais nous proposons une aide à l’équipement de tous les commerçants d’Ile-de-France qui le souhaitent.