« Adieu Mousquetaire ! » par Valérie Pécresse

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Avec la disparition de Denis Tillinac, la mort m’arrache un tendre ami. Derrière son visage bourru et sa carcasse de Corrézien, l’homme était chaleureux comme un soleil. Denis était fondamentalement le polémiste au cœur bon. Il avait en lui le panache du mousquetaire qui gracie son adversaire. Avec lui la politique n’avait pas l’odeur du sang, mais l’odeur des banquets républicains, celle des débats jusqu’au bout de la nuit, entre cigarettes et vin rouge. Il incarnait cette culture française qui respecte toutes les controverses dès lors qu’elles s’expriment avec style. Il y était Cyrano de Bergerac, prompt à la querelle, mais avec cette touche de joie et de bienveillance qui distingue les êtres qui aiment la Vie.

Dans notre monde qu’il jugeait désenchanté, asséché par tant d’égoïsmes et de certitudes, il en appelait à des vertus rédemptrices. Elles avaient pour noms «honneur», «bravoure», «liberté», «rêves», «lectures». Et, bien sûr, «amitié». L’amitié pour Jacques Chirac, sans détour et sans flagornerie. Une amitié qui, pour tous les autres, n’avait ni préjugés, ni couleurs partisanes. Denis avait en horreur les idéologies et les maîtres à penser. Toute son existence, il emprunta des chemins de traverse, ignorant les autoroutes de la conformité. L’âme française fut l’âme de ses combats et le gaullisme lui paraissait être la plus audacieuse des révoltes contre la soumission des esprits et la capitulation nationale.

Denis n’est plus là. Il était pour moi ce chêne jamais abattu auprès duquel on venait refaire le monde, ce roc dressé au sommet de la Corrèze que je fréquentais en voisineTout comme Patrice de la Tour du Pin, il pressentait que «les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid». Il était un idéaliste lucide, certes nostalgique de nos épopées, mais qu’est-ce qu’une nation qui ne vibre plus aux souvenirs de sa gloire? Pour Denis Tillinac, la cause française était chevaleresque et le drapeau tricolore suffisamment vaste pour accueillir toutes celles et tous ceux qui voulaient le rejoindre. L’homme de Corrèze était un enraciné, mais son voyage intérieur était ouvert aux autres peuples, aux autres cultures. Il aimait l’Afrique. Patriote mais point nationaliste, il était fraternel comme le sont vraiment ceux qui sont sûrs de leurs racines. Il voyait et visait haut pour la France, mais les pieds sur terre, l’intelligence et le cœur à hauteur d’homme. Il n’était pas l’intellectuel de salon, mais terrien, frondeur et inclassable. Hors mode, antimoderne pour certains, il l’était assurément. Mais finalement, il fut gaulliste avant que tout le monde ne le devienne, chiraquien avant que toute la République ne s’incline devant le vieux lion, amoureux de la terre avant les écologistes. En fin de compte, Denis Tillinac, l’authentique, avait une longueur d’avance sur l’actualité et ses tourbillons trompeurs.

Aujourd’hui, j’éprouve un profond chagrin. Denis n’est plus là. Il était pour moi ce chêne jamais abattu auprès duquel on venait refaire le monde, ce roc dressé au sommet de la Corrèze que je fréquentais en voisine. Sa maison embrassait les puys et les monts, portes grandes ouvertes aux amis. Là vivait la France éternelle et fraternelle des Tillinac, cette France des terroirs qu’il n’injuria jamais. Maintenant, je l’imagine au ciel, car il y croyait, le regard espiègle et la voix rocailleuse s’exclamant: «Jacques, j’arrive!»